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Plus-que-parfait du subjonctif et irréel littéraire

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Un temps rare aux deux visages

Le plus-que-parfait du subjonctif appartient aujourd’hui surtout à la lecture littéraire, à l’imitation d’un style ancien et à quelques tournures soutenues. Il réunit deux emplois qu’il faut distinguer : dans la concordance classique des temps, il situe un fait antérieur à un autre fait passé; dans un système hypothétique, il présente une condition ou une conséquence contraire aux faits.

Comparez :

  • Elle regrettait qu’il fût parti : le départ est antérieur au regret;
  • S’il fût parti plus tôt, il eût évité l’orage : le départ n’a pas eu lieu au moment envisagé, et la conséquence non plus.

La morphologie est identique, mais la syntaxe et le contexte imposent deux lectures différentes. Dans le français contemporain non littéraire, on dirait plutôt Elle regrettait qu’il soit parti et S’il était parti plus tôt, il aurait évité l’orage.

Reconnaître ce temps est indispensable pour lire certains récits, essais et textes juridiques anciens. Le produire n’est pertinent que si le registre le justifie; une forme rare placée au hasard paraît vite parodique.

Former le plus-que-parfait du subjonctif

On conjugue l’auxiliaire avoir ou être à l’imparfait du subjonctif, puis on ajoute le participe passé. Les formes de troisième personne du singulier eût et fût portent un accent circonflexe.

Personne Avec avoir : écrire Avec être : partir
je que j’eusse écrit que je fusse parti(e)
tu que tu eusses écrit que tu fusses parti(e)
il / elle qu’il eût écrit qu’elle fût partie
nous que nous eussions écrit que nous fussions parti(e)s
vous que vous eussiez écrit que vous fussiez parti(e)(s)
ils / elles qu’ils eussent écrit qu’elles fussent parties

Les règles ordinaires d’accord du participe passé continuent de s’appliquer : les lettres qu’il eût écrites, elles fussent arrivées. À la voix passive, on obtient avoir à l’imparfait du subjonctif + été + participe passé : Elle craignait que les données eussent été altérées.

La suite fût + participe passé n’est pas toujours un plus-que-parfait actif. Dans Elle regrettait qu’il fût parti, partir se conjugue avec être : c’est bien un plus-que-parfait du subjonctif. Dans Elle voulait que le rapport fût publié, la forme est un imparfait du subjonctif passif. Le plus-que-parfait passif serait qu’il eût été publié.

Lire la concordance littéraire des temps

Dans la concordance classique, un verbe principal au passé appelait fréquemment l’imparfait ou le plus-que-parfait du subjonctif dans la subordonnée. Le choix dépendait de la relation temporelle.

Relation avec le fait principal passé Concordance littéraire Usage contemporain courant
simultanéité ou postériorité Il doutait qu’elle comprît. Il doutait qu’elle comprenne.
antériorité Il doutait qu’elle eût compris. Il doutait qu’elle ait compris.
antériorité avec auxiliaire être Il regrettait qu’elle fût partie. Il regrettait qu’elle soit partie.

Le plus-que-parfait du subjonctif ne crée pas à lui seul l’antériorité : celle-ci se construit par rapport au moment exprimé dans la principale et, souvent, grâce au contexte. Dans Il regrettait qu’elle eût déjà signé, déjà confirme que la signature précède le regret.

La concordance moderne conserve normalement le subjonctif présent ou passé même après un verbe principal au passé. Employer ait compris après doutait n’est donc ni un relâchement ni une faute; eût compris marque un choix littéraire ou historique.

Construire un irréel du passé avec si

Le système contemporain le plus neutre associe si + plus-que-parfait de l’indicatif au conditionnel passé :

Forme contemporaine : Si j’avais compris l’avertissement, je serais resté chez moi.

Forme littéraire symétrique : Si j’eusse compris l’avertissement, je fusse resté chez moi.

La condition et la conséquence sont toutes deux présentées comme non réalisées.

Le français littéraire peut employer le plus-que-parfait du subjonctif dans la subordonnée, dans la principale ou dans les deux :

  • S’il eût accepté, nous aurions poursuivi les négociations.
  • S’il avait accepté, nous eussions poursuivi les négociations.
  • S’il eût accepté, nous eussions poursuivi les négociations.

Ces combinaisons sont grammaticales, mais la construction entièrement littéraire rend le contraste stylistique plus manifeste. Elles constituent aussi une exception historique à la règle pédagogique selon laquelle si conditionnel n’appelle pas le subjonctif. Cette licence ne justifie pas si j’aurais su, qui reste exclu dans le système hypothétique neutre.

Employer la forme à valeur de conditionnel passé

Hors d’une subordonnée introduite par que, le plus-que-parfait du subjonctif peut assumer la valeur d’un conditionnel passé. On l’a longtemps appelé, dans cet emploi, conditionnel passé deuxième forme. Cette étiquette est aujourd’hui souvent évitée : il ne s’agit pas d’une conjugaison distincte, mais du plus-que-parfait du subjonctif dans une fonction hypothétique.

Forme littéraire Équivalent contemporain Effet
Sans votre aide, nous eussions échoué. nous aurions échoué conséquence contrefactuelle
Il eût été plus prudent d’attendre. Il aurait été plus prudent… évaluation rétrospective
J’eusse préféré une réponse claire. J’aurais préféré regret ou souhait non satisfait
Qui l’eût cru? Qui l’aurait cru? surprise rhétorique

Qui l’eût cru?, il eût mieux valu et j’eusse aimé se rencontrent encore comme échos d’un registre soutenu. Leur relative familiarité ne rend pas le paradigme productif dans tous les contextes : nous eussions souhaité conserve une coloration nettement plus recherchée que nous aurions souhaité.

Maîtriser n’eût été et n’eussent été

Les tours n’eût été et n’eussent été introduisent une condition qui a empêché ou aurait empêché un résultat. Le sujet est postposé, et le verbe s’accorde avec lui.

  • N’eût été la pluie, nous aurions dîné dehors.
  • N’eussent été ces retards, le chantier aurait été livré en juin.
  • Dans une tonalité entièrement littéraire : N’eussent été ces retards, nous eussions achevé le chantier en juin.

Ils correspondent, selon le contexte, à si ce n’était, si ce n’avait été ou s’il n’y avait pas eu. Le nom qui suit est directement sujet : on n’insère pas de entre la forme verbale et ce sujet. On écrit donc n’eût été son intervention, et non n’eût été de son intervention.

Pour choisir entre le singulier et le pluriel, rétablissez l’ordre ordinaire : la pluie n’eût étén’eût été la pluie; ces retards n’eussent étén’eussent été ces retards.

Interpréter l’effet de style

Le plus-que-parfait du subjonctif peut servir plusieurs projets d’écriture : restituer une voix ancienne, maintenir la concordance d’un récit classique, condenser un irréel dans une formule comme Qui l’eût cru?, ou produire volontairement une distance ironique. Son emploi systématique dans un texte contemporain non marqué risque cependant de détourner l’attention du contenu.

Pour analyser ou réviser une occurrence :

  1. repérez l’auxiliaire à l’imparfait du subjonctif : eusse, eusses, eût, eussions, eussiez, eussent ou les formes de fusse;
  2. déterminez si la proposition est subordonnée par que, introduite par si ou autonome;
  3. dans une subordonnée complétive, vérifiez si le fait est antérieur à un repère passé;
  4. dans un système hypothétique, identifiez la condition et la conséquence non réalisées;
  5. distinguez une forme active avec être d’un imparfait du subjonctif passif;
  6. contrôlez l’accord du participe et l’accent de eût/fût;
  7. si le registre littéraire n’est pas voulu, remplacez la forme par un subjonctif passé, un plus-que-parfait de l’indicatif ou un conditionnel passé selon sa fonction.

La rareté de ce temps ne le rend donc pas arbitraire : sa forme, sa relation temporelle et sa valeur contrefactuelle répondent à des systèmes précis.

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Last updated July 20, 2026

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